Djakout #1 : une revanche tardive mais conquérante !

Djakout #1 : une revanche tardive mais conquérante !

Pendant plusieurs années, Djakout #1 offre l’impression d’un groupe qui bat de l’aile. Cette formation musicale, à la fois,  brillante et bruyante sur l’échiquier musical haïtien, depuis bientôt trois décennies, se fait surtout remarquer seulement en période carnavalesque avec son éternelle rivalité insensée, de mauvais goût avec le groupe T-Vice. L’année 2016 fut celle des grands rendez-vous dans le monde Konpa haïtien. Plus d’une vingtaine de lasers ont été lancés sur le marché musical haïtien. Les actuels ténors du Konpa Dirèk tels : Klass, Nu Look, Zenglen, Disip, T-Vice etc.… ont répondu à l’appel. Le grand absent fut Djakout #1. Les opinions négatives fusaient de toutes parts. Fin 2017, Djakout décide de revenir en force en affirmant haut et fort qu’il ne dépose pas encore les armes dans « Nou pap dòmi deyò », son nouvel album ; trois(3) ans après « Lòd nan dezòd ».

« Nou pap dòmi deyò » (Nous sommes aussi du nombre), titre éponyme de l’album, est la chanson ouvrant ce disque de 12 morceaux. On y retrouve aussi Habitude #2, Yon sèl mennaj #3, Bag la #4, Sote Kòd #5, La vi sa a dwòl #6, Ti Peyi sa #7, Le gardien #8, Yon fwa’l Ye #9, Salè Mizerab #10, Nan Kisa m Pran la #11, So Kabrit #12.  Il s’agit vraiment de 12 nouvelles chansons c’est-à-dire pas de méringue carnavalesque, pas de « remix », pas de « remake non plus. Ce disque est, à la fois, riche et diversifié. La diversification de ce disque se situe à plusieurs niveaux. Retenons : 1) une variation des thèmes abordés sur cet album et  un éclectisme prononcé au point de vue rythmique, 3) un mariage vocal hors pairs entre les anciens et les nouveaux chanteurs du groupe.

Une variation des Thèmes et un éclectisme au point de vue rythmique      

Les douze (12) chansons de cet album peuvent être groupées en trois (3) thèmes : amour, sociopolitique, polémique. Le thème amour est exploré sous ses différents aspects dans sept (7) chansons  à savoir Habitude, Yon sèl Mennaj, Bag la, Lavi sa Dwòl, Le Gardien, Nan kisa m pran la, So Kabrit. Par exemple, l’amour-espoir est largement décrit dans Bag La; l’amour-souffrance (amour-plainte), amour de style « pou ki se mwen »  est développé dans Habitude, Le Gardien, Lavi sa Dwòl , Nan Kisa m Pran La…. Ce style plaintif des chansons relatives à l’amour compte pour beaucoup dans le succès de nombreux groupes de cette génération Konpa.  Arly Larivière, le maestro du groupe Nu Look, s’est toujours arrangé pour avoir une chanson phare de cette nature dans ses albums pour emballer les déçus(es) de l’amour. Des groupes comme T-Vice, Harmonik, Klass et même Disip n’ont pas tardé de se tourner vers ce pactole. Djakout aussi a frappé fort en 2014 avec « Libre d’aimer » sur l’album Lòd Nan Dezòd. Cette chanson, vidéo à l’appui, a permis, entre autres, de découvrir les talents du jeune Yves Valbrun dit Steeve Khe. Sur le nouveau Djakout, Steeve Khe revient en force en interprétant plusieurs chansons « sweet » et « cool » du style Konpa-Love dont Habitude, Le gardien, Lavi sa Dwòl. Des pièces comme Habitude et Le Gardien, grâce à leurs paroles fortes, leurs phrases plaintives truffées d’amertume, de regret et de douleur font déjà l’unanimité.  Dans Habitude, on peut relever : « Ou fin gate m ou vle kite m fè wout la pou kò mOu fin dejwe m poutan se ou ki te tout supò m

Ou voye m al vi v …Ou voye m’al  viv an solo ». Ou encore dans « Le Gardien » on se plait d’écouter ce refrain : « Ou fè mwen kriye pou lanmou tankou yon ti moun ki grangou, Ou fè mwen kriye pou lanmou tankou yon timoun ki pran kou ». « Le Gardien » est essentiellement une composition de Hervé Antênor dit Shabba. Cependant d’autres musiciens tels que Reginald Bastien ( Ti Regi), Mackendy Salnave, et Regne James y apportaient leur quote-part. Cette pièce épouse les tendances actuelles du Konpa. Je veux dire un Konpa « cool » et lent très anglo-saxon s’éloignant de plus en plus de la saveur latine (Mambo de Cuba, Meringue de la République. Dominicaine, par exemple) du Konpa traditionnel. Dans ce « Konpa-Cool » les soufflants sont inexistants ; les percussions ne sont pas vraiment déterminantes comme instruments. Cependant, on doit admettre qu’il s’agit d’une musique de qualité priorisant la cohérence des textes sur des mélodies entraînantes et faciles à mémoriser. Finalement, « Le Gardien » envoie un autre message aux détracteurs de Shabba qui l’accusent de ne pas maitriser la langue de Voltaire. Une bonne partie du texte de cette chanson très poétique est en Français : Je veux être le gardien, gardien de ton jardin, pour arroser tes plantes et protéger tes fruits. Je veux être le gardien, gardien de ton jardin, Prendre soin de tes fleurs pour qu’elles restent jolies.

Le thème sociopolitique

Le thème sociopolitique se retrouve dans les chansons comme Sote Kòd, Ti Peyi Sa, Yon Fwa l ye, Salè Mizerab. Chacune de ces chansons analyse un aspect important de la vie sociale ou politique d’Haïti. Sote Kòd, une composition de Shabba et de TI Regi, nous encourage à pratiquer des exercices physiques régulièrement nous maintenir en pleine forme. Le chœur martèle à plusieurs reprises au début de cette chanson «  Nou pap lage kò-a ». « Yon  fwa l Ye » de Shabba prodigue des conseils généraux relatifs à la vie. Il nous suggère à mettre le temps à profit dans ce que les Romains appellent le « Carpe Diem ». Autrement dit, il faut apprendre à saisir l’opportunité une fois qu’elle se présente :Yon fwa l ye zanmi ohh, (3 fwa) Si ou gen zafè w pou regle pa kite tan pase.  Le rythme Soukous de cette chanson nuancé du groove Rara lakay pourvoie à cette chanson autant d’atouts pour emballer tous les mélomanes du monde noir qu’ils soient d’Afrique ou d’Amérique. Yon fwa l ye, encore une fois, constitue un heureux coup de poker de Shabba. Bravo! « Ti Peyi sa », une composition du bassiste du groupe  Hermane Absolu (Mamane) et du keytariste   Reginald Bastien (Ti Reggi) , est  co-interprété par Paul Borno dit Polo et Steeve Khe. Cette chanson décrit de façon intelligente le phénomène Kidnapping en Haïti. On se rappelle Djakout #1 en a souffert quand Rolls Lainé dit Roro, le batteur du groupe, a été kidnappé en Mai dernier. Cet événement a été fortement médiatisé et diversement interprété. Les fans du Djakout criaient au complot ; les détracteurs du groupe parlaient de montage. De toute façon, pour s’éloigner de toute polémique, les compositeurs de cette chanson évitent de la centraliser sur les déboires de Roro (en fait, ayant été celles de Djakout) mais ont choisi d’aborder le kidnapping dans son sens général. Cette façon de faire signifie, d’une part, que personne n’est à l’abri du kidnapping en Haïti, d’autre part, interpelle plus d’un (autorité, contribuables, investisseurs) sur le phénomène : « Map viv ak yon strès kap ravaje jenés mwen ; Map viv nan yon tristès kap ogmante feblès mwen ; Lespri m pa an pè, map veye kidnapè… »  Ces paroles tristes montées sur un rythme envoutant de notre Konpa dit dur mettent en exergue le talent hors pair de Shabba au tambour. Shabba, selon le percussionniste Mario De Volcy, ex- Bossa Combo, est une réincarnation du feu Kreutzer Duroseau, le légendaire tambourineur de l’Orchestre Nemours Jean Baptiste. « Ban dèyè Djakout la move vre mesye » .

« Salè Mizerab » adresse un fait social important : le salaire des travailleurs haïtiens. Dener Séide, Hervé Anténor et Réginald Bastien (trois génies) concourent à la réalisation de ce chef d’œuvre de l’album. Dans cette chanson, la nonchalance et l’insouciance des responsables face à la misère des pauvres sont indexées. La seule porte de sortie des démunis est de fuir, fuir le pays, sans doute. « Chili à tout prix » pour répéter notre confrère Valéry Numa : « Santi m ta sove, m ta sove ohhh, pou m ka bliye pwoblèm sa yo m ta sove ohh». Cette chanson, la meilleure de l’album, débute avec un groove vif et alerte d’un Konpa de style Magnum Band, de Caribbean Sextet voire de Zèklè. Mais, en fait, il s’agit d’un groove « séidien » (de Dener Séide) c’est-à-dire une musique très éclectique dominé par le blues, le Jazz, le R&B Afro Américain nuancé par le Pétro et  le Ibo de chez nous. De ce côté, on doit admettre  que Dener Séide prend la relève du mouvement « World beat » dans la musique haïtienne initié par Zèklè, Carribean Sextet, Magnum Band dans le Konpa des années 80 du siècle dernier ou par Boukman Eksperyans dans le mouvement racine. C’était seulement pour l’intro…le rythme Konpa-Manba de Coupé Cloué est largement exploité dans cette chanson.

En effet, le talentueux Dener Séide fait revivre aux nostalgiques du Konpa Manba la dextérité et la vivacité du feu Bellerive Dorcélian à la guitare ; Shabba a pu trouver le groove de Colbert Désir au tambour ; point n’est besoin de mentionner les tours extraordinaires du percussionniste Rolls Lainé (Roro), transfuge de l’Ensemble Select.

Un mariage vocal hors pair

Pouchon Duverger pendant plusieurs années a été le chanteur attitré de Djakout. Il s’est fait souvent aider, spécialement dans les méringues carnavalesques, de Shabba dans l’animation. Dans ce mouvement de modernisation initié par plusieurs anciens groupes haïtiens, Djakout a décidé de faire appel à deux jeunes vocalistes. Il s’agit de Yves Valbrun dit Steeve Khe et de Paul Borno dit Polo. Si on ajoute Shabba très souvent en lead au sein du groupe, on peut dire que Djakout compte quatre (4) chanteurs principaux, le groupe le plus riche en voix du HMI. Cette richesse a aussi un impact positif sur la chorale du groupe si on tient compte que ce sont ces mêmes chanteurs qui, à tour de rôle, produisent en lead ou en chœur. Malgré tout, l’Etat major Djakout  a jugé  bon de renforcer sa chorale par d’autres chanteurs invités. Dans cet album de 12 titres, Réginald Bastien (Ti Reggi) a réalisé un travail psychologique extraordinaire dans l’ordonnancement et la répartition des chansons. Pour avoir travaillé sur toutes les chansons soit comme compositeur soit parolier, et, enfin,   soit  comme arrangeur, Ti Régi connait mieux les chansons que n’importe qui. Plus encore, l’essentiel des chansons ont été enregistrées et mixées à « Best Quality Studio » dont Ti Régi en est le propriétaire. Dans la répartition et l’ordonnancement des chansons, Ti Régi a permis aux quatre chanteurs de s’affirmer de façon équitable et équilibrée. Tantôt ils se retrouvent seulement en lead (Steve Khe dans Habitude, Polo dans Bag La) tantôt ils partagent le lead ( Pouchon et Shabba dans Nou Pap Dòmi Deyò, Steve Khe et Polo dans Ti Peyi Sa) . Dans  « So Kabrit », le dernier titre de l’album, les quatre voix se retrouvent par moment en lead, façon de signifier implicitement que les chanteurs se valent. Chapeau à l’Etat major de Djakout #1 pour avoir fait confiance à la jeunesse.

Les faiblesses du disque

Les faiblesses de ce disque se situent à plusieurs niveaux, retenons en seulement trois :

1) L’absence d’une voix féminine en solo sur cet album. Les voix féminines se font de plus en plus rares dans le Konpa de nos jours. Si on fait exception de la participation de Rutshelle Guillaume sur l’album de KAI et de quelques rares performances féminines en solo, depuis bien des années, les groupes Konpa haïtiens voulant octroyer une certaine couleur féminine à leur production se tournent vers les Antilles françaises. Et, les exemples sont légions : Orlane (Mass Konpa), Tania St Val (Magnum band, Nu Look), Jocelyne Labille (T-Vice), Jessye Belleval (Dissip) etc.

2) Une similarité prononcée de ce disque avec le précédent «  Lòd nan dezòd ». Certaines chansons de ce disque sont interchangeables à d’autres sur le disque « Lòd nan dezòd » : « Nou pap dòmi deyò et Lòd Nan Dezòd ; Habitude et Libre d’aimer ».

3) « Nou pap dòmi deyò »  a mal introduit le disque. A cause de son aspect agressif, la chanson titrée «Nou pap dòmi deyò» annonce un disque au contenu essentiellement polémique. Dans cette chanson Ti Régi, au nom de Djakout#1, exprime son aversion pour certains acteurs du « Haitian Music Industry » dit HMI. Je veux croire que le groupe s’adresse à certains promoteurs, producteurs du HMI à travers ce titre ;  car, que je sache, Djakout#1 fait partie du HMI. Cependant, bien heureusement, les 11 autres chansons du disque offrent une image très sympathique voire magnanime de Djakout#1. De « Yon Sèl Mennaj » à « Bag La » en passant par « Sote Kòd », toutes ces chansons prodiguent des conseils salutaires aux mélomanes ; et c’est tant mieux. En définitive, « Nou pap dòmi deyò » s’avère un disque appréciable dans lequel Djakout fait montre de professionnalisme, de dextérité et d’ouverture. Il s’agit essentiellement d’un travail d’équipe magistralement coordonné par Réginald Bastien. De la bouche de plus d’un, il est bruit que les groupes haïtiens, Djakout#1  entre autres, décident de surseoir sur la production des disques compacts. Les chansons seront publiées graduellement et vendues sur le net pour consommation. Les mélomanes analphanets encore attachés aux lasers en seront les premières victimes. De toute façon, ce disque permet à Djakout de tenir, en solo, le haut du pavé sur le net et sur les ondes pendant le dernier trimestre de l’année 2017 en attendant l’ouverture de la saison carnavalesque 2018 en Janvier prochain. Se référant à ce disque, un fan de Djakout #1 parle de revanche de son groupe, moi, je l’appelle victoire, victoire de la musique haïtienne.

Urbain Joseph

MEd, BSM                                       

urbainjoseph2000@yahoo.fr                                  

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