Pour le sociologue Jean Viard, « le tourisme est une révolution économique »

Pour le sociologue Jean Viard, « le tourisme est une révolution économique »

Loisirs. Jean Viard est l’un des rares sociologues à travailler sur un sujet considéré comme mineur : les loisirs. Dans son dernier ouvrage, « Le triomphe d’une utopie », il démontre pourtant que, de la Méditerranée à l’Atlantique, la « classe créatrice » migre aujourd’hui massivement vers des régions françaises « mises en désir par le tourisme ».

Pour Jean Viard, « l’une de nos spécificités, c’est d’être la première destination touristique au monde. Et donc le pays le plus désiré de la planète.»

Le point de départ de votre réflexion, c’est qu’en moyenne, à peine 10 à 12 % de nos vies sont aujourd’hui consacrés au travail. Beaucoup de gens vont avoir du mal à accepter ces chiffres…

n Jean Viard : « Bon, vous allez vivre en moyenne 700 000 heures, c’est le standard européen. Vous allez travailler environ 42 ans avec une durée du travail hebdomadaire de 35 heures. Alors, vous allez me dire qu’en réalité, vous faites plus de 35 heures, qu’il faut pondérer par le taux d’emploi des femmes, etc… C’est vrai, mais ça ne change pas grand-chose. C’est la tendance qui est intéressante. Or, aujourd’hui, dans une vie, on passe 30 000 heures à faire des études, 100 000 heures à travailler, 100 000 heures devant la télé et 200 000 heures à dormir. Ça veut dire qu’en dehors de toutes ces activités fondamentales, il reste 300 000 heures de temps libre. En 1936, le travail occupait 40% de nos vies…»

En somme, par les luttes sociales et l’allongement spectaculaire de la durée de la vie, nous sommes arrivés à ce que vous considérez comme le « triomphe d’une utopie », c’est-à-dire une vie où le travail n’occupe plus autant de place…

n J.V : « Nous sommes arrivés là où voulaient se rendre nos ancêtres. C’est-à-dire à l’idée qu’il y a un temps qui n’est lié ni à la production ni à la reproduction, un temps qui est d’une autre qualité. Les congés payés, ce n’était pas une revendication populaire. Les ouvriers réclamaient surtout de travailler moins dans la semaine. Ce sont les radicaux comme Jean Zay qui les ont imposés… C’est pour ça que je parle d’une utopie. Ce sont les classes dominantes de gauche qui ont développé l’idée que chacun devait accéder aux vacances pour que la vie soit beaucoup plus intéressante… Après la seconde guerre mondiale, nous avons donc eu à la fois les congés payés et la retraite.»

Personne ne le prévoit alors mais cette explosion du temps libre va profondément modifier nos paysages et notre économie…

n J.V : « Notre pays a eu une chance extraordinaire car l’invention du tourisme a permis un rééquilibrage de notre territoire. Les terres de tourisme, historiquement au sud, étaient des territoires essentiellement agricoles, qui s’étaient effondrés au moment de la révolution industrielle. Ils avaient été abandonnés au XIXe siècle mais ils ont été reconquis par l’usage touristique, qui a donné de la valeur à des lieux qui n’en avaient pas. Et cela sans même qu’on ait vraiment besoin de construire quoi que ce soit, car le tourisme est une économie de la réutilisation. Des gens viennent d’abord voir des biens gratuits comme une ruine, la mer, une montagne…. C’est cette construction imaginaire qui a fait grimper le prix du foncier. Ensuite, on a construit des routes, des équipements et même des villes nouvelles.»

La « mise en désir » de ces territoires, pour reprendre votre formule, expliquerait leur développement très rapide au-delà même de l’activité touristique ?

n J.V : « C’est ça. Le tourisme est devenu un accélérateur de développement dont le moteur est l’envie de vivre toute l’année au pays des vacances. D’abord, ce sont les retraités qui sont venus s’installer et puis la high-tech s’est insinuée partout dans ces territoires « mis en désir » par le tourisme… Pour un type dont l’éducation a coûté 200 000 euros et qui peut aller absolument partout, choisir entre un poste à Amiens et un poste à Aix-en-Provence, c’est vite fait…»

Mais cette arrivée des élites a profondément transformé ces régions…

n J.V : « Oui, elle a entraîné un investissement massif dans l’environnement culturel et éducatif car la classe créatrice veut se divertir, rester dominante et se perpétuer. Il lui faut donc des festivals, des opéras, des aéroports et des vols directs pour le monde entier, mais il faut aussi que ses enfants puissent rester dans la classe créatrice en bénéficiant d’un excellent enseignement. Regardez aujourd’hui le niveau des prépas de Province… Et en plus, on a développé la Côte d’Azur, Aix-en-Provence, Montpellier ou Toulouse sans conflits avec le tourisme, contrairement à ce qui se passe autour de Barcelone, par exemple. Comme il n’y avait pas de mémoire industrielle dans ces régions, il n’y avait pas à en faire le deuil…»

 

La façade atlantique a suivi le même chemin…

n J.V : « Le premier touché, historiquement, c’est le Sud parce qu’il a été mis en tourisme dès le XIXe siècle par les Anglais et les Russes. Et puis la façade atlantique s’est dit qu’au fond, elle pouvait faire exactement la même chose mais en misant intelligemment sur le thème de l’authenticité. Elle fait du « contre-Méditerranée », en expliquant que là-bas, c’est un monde artificiel alors que la Bretagne ou la Vendée, c’est « authentique » ! Ce qui est du pur marketing. A part la frange de l’Est et du Nord, on a donc aujourd’hui un territoire très équilibré. En revanche, prenez toute l’Angleterre au nord de Londres, que s’y passe-t-il ? Presque rien. Et l’Italie au sud de Rome ? Rien du tout…»

Vous considérez d’ailleurs, contrairement à l’idée reçue, que cette culture du temps libre et des vacances est le principal atout de la France face à la mondialisation. En quoi ?

n J.V : « Je pense que, dans le contexte de la mondialisation, chaque pays amène sa culture propre autour de la table, ce qu’il sait le mieux faire. Les Allemands, par exemple, ont bâti leur modèle à partir de leur artisanat. Ils ont élargi leurs ateliers pour en faire des usines et ont aujourd’hui des machines qui sont leader mondial de la qualité, mais avec trois siècles d’expérience. Nous, l’une de nos spécificités, c’est d’être la première destination touristique au monde. Et donc le pays le plus désiré de la planète.»

Comment transformer ce désir en croissance dans un contexte de compétition mondiale ?

n J.V : « Toutes les femmes du monde rêvent de mettre sur leur corps des produits français, tout ce qui touche au corps du désir est français… Si nos entreprises veulent progresser, il faut qu’elles jouent cette stratégie, même dans l’industrie, même dans l’automobile ! Ensuite, n’oublions pas qu’en matière de tourisme, on a tout inventé : les parcs, le Club Med, le tourisme social et les chèques vacances, on a aussi inventé des tas de formes culturelles qui vont avec ce secteur… L’Asie est aujourd’hui confrontée à des enjeux gigantesques dans l’organisation touristique de son territoire. Avec nos 150 ans de compétence, nous avons tout pour être leurs conseillers.»

PROPOS RECUEILLIS PAR JOËL RUMELLO (ALP)

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